Pour une évaluation au service des processus
Pierrick Descottes
Être au cœur du travail émancipateur.
Stimulée par la
généralisation de la numérisation dans un contexte néolibéral,
l’évaluationnite colonise aujourd’hui les
champs social, culturel, éducatif et économique.
Peu de services
échappent désormais à des appréciations à
postériori, souvent couplées à des notations. Mais pas sûr que ce
qu’on appelle des « évaluations centrées sur
la qualité des services ou prestations » ne soit pas en fait des
contrôles de
conformité par rapport à des standards, y compris
implicites.
L’évaluation n’est pas le contrôle. Qu’en est-il de cette distinction en pédagogie Freinet et quelles implications en avons-nous tirées à l’école1 ?
Contrôle ou évaluation ?
« Le
contrôle2 désigne un
jugement de conformité (ou une mesure d’écart) entre une norme
(un modèle, une référence) et une performance (acte, objet,
phénomène). Il suppose une mesure objective. L’évaluation
porte plutôt sur la valeur, les
significations de ce qui est ainsi interrogé. Elle
suppose une
appréciation interprétative. […] Ce que veut l’institution,
c’est la conformité des
actes
d’apprentissage aux exigences
d’enseignement,
des performances réelles (savoirs, comportements,
raisonnements, conceptions, etc.) aux compétences attendues.
Cette recherche de la conformité renvoie elle-même à un autre
enjeu, celui de l’ordre et du pouvoir. […] Alors, la pratique
d’évaluation a-t-elle pour enjeu un accroissement de
puissance ou un effet de pouvoir
(accroissement d’une puissance au détriment d’une
autre) ? […] Du coup, l’évaluation porte-t-elle sur un
processus en devenir, subjectif et opaque, ou sur des
procédures, objectives et mesurables ?
Rappelons que le processus désigne une
évolution, un devenir reposant sur des phénomènes incertains,
échappant au contrôle strict, et donnant lieu à des
transformations, des altérations qui en retour le
déterminent. On parlera volontiers de processus
vivant. Une procédure désigne un
ensemble de règles et de procédés déterminés, qui doivent
être successivement utilisés dans la conduite d’une opération
technique pour parvenir à un résultat attendu. On parlera
volontiers de procédure technique. […] Finalement, sous
quelles conditions le contrôle et l’évaluation, dans leurs
ordres respectifs, participent-ils à des phénomènes
d’accroissement de puissance visés par la relation
éducative ? »
Implications pratiques
Depuis presque
quinze ans, nos pratiques ont été aiguillées, voire
aiguillonnées, par ces considérations. Dans une optique où
les enfants s’engagent dans leurs créations et leurs
recherches avec l’horizon de promesse de leur présentation
devant le groupe, cet aboutissement a une vraie valeur pour
chacun. Les retours critiques du groupe et du maitre
constituent une évaluation qui compte, un effet de
reconnaissance, où les enfants peuvent justement éprouver un
accroissement de puissance, si on y imprime l’exigence qui
s’impose. Les moments de présentation sont ainsi des moments
parmi les plus attendus de la journée. On pourrait dire que
le fil rouge conception/ création – présentation est le cœur
vivant d’une classe Freinet. Les nouveautés relevées par la
classe et le maitre dans telle œuvre d’enfant mettent en
valeur, entre autres, sa créativité aux yeux de tous. À la
fin d’un
exposé/conférence documentaire, on pointe collectivement
ce qui a bien fonctionné dans la présentation (maitrise du
sujet et du contenu, relation avec le public, appui sur les
illustrations, qualité des réponses aux questions…). À
l’issue d’une recherche mathématique, on discute avec
l’enfant de ce qu’il a appris au cours de sa recherche. Après
la présentation d’une création théâtrale, on écoute les
remarques du groupe, on prend en compte les critiques qui
pourront éventuellement mener à reprendre la saynète en vue
d’une nouvelle représentation. On peut se référer aussi à la
fiche collective de trouvailles constituées progressivement
dans ce domaine et qui sert de critères évolutifs d’analyse
des créations…
En amont de la présentation d’un texte libre à la classe, le dialogue d’écriture mené entre un enfant et moi me permet d’apprécier son évolution dans la maitrise de la langue et de l’écriture (cohérence, cohésion, variété des textes) à travers ce que Nicolas Go spécifie comme une « évaluation généalogique ». C’est ce même type d’évaluation qui permet d’apprécier et valoriser les évolutions positives d’un enfant quand on fait le choix de garder les groupes deux ou trois ans dans des classes multiâges. En faisant l’effort d’un retour en arrière, on constatera que tel enfant s’est débloqué sensiblement au niveau de l’expression, qu’inhibé à son arrivée dans la classe, il est totalement sorti de sa coquille pour être parmi les plus participants à la vie de la classe, qu’il se met désormais en recherche très facilement, qu’il prend en charge son travail personnel avec bien plus d’autonomie… Autant d’observations constatant une dynamique positive qui doit lui permettre d’avancer, quand bien même un certain nombre d’acquisitions attendues à son niveau ne sont pas atteintes.
Valoriser les réussites
Dans l’école, nous avons mis en place deux supports d’évaluation, avec le souci de rendre compte des processus singuliers et des effectuations de puissances individuelles. Le cahier de progrès communiqué aux familles à la fin de chaque semestre est conçu pour valoriser les processus singuliers. Dans ma classe, il contient tout aussi bien les dépliants de recherches mathématiques où figurent les tâtonnements mathématiques avec leur aboutissement que des textes libres à différents moments de l’année où l’enfant coévalue avec le maitre les progrès qu’il éprouve dans les contenus et la maitrise de la langue, selon des critères définis collectivement, les feuilles individuelles de mots d’orthographe acquis, les réussites en EPS relevés avec l’éducatrice sportive, des résumés de ce qui a été retenu dans la suite d’exposés documentaires, le brevet de sécurité routière, les brevets acquis figurant dans l’Arbre de connaissances de la classe ou encore les tests/ contrôles semestriels de Français (qui tendent vers la grammaire en quatre pages de Freinet) et des bases mathématiques… Pour ces derniers, d’un semestre à l’autre, les notions sont notées comme acquises ou à revoir. Il est possible ainsi de voir les progrès d’un semestre à l’autre, sans considérer que ce qui n’est pas acquis à un moment ne l’est pas une fois pour toutes. Une rencontre/bilan avec chaque enfant et ses parents est organisée à la fin de chaque semestre au cours de laquelle une coévaluation est réalisée sur les réussites de l’enfant, ce dont il est fier (mettant surtout en valeur les créations et recherches réalisées), sa participation, son autonomie dans le travail et ses axes de progrès pour la suite. Le fruit de cette rencontre est consigné dans le cahier de progrès. Au passage, même si je cherche à en relativiser la place, j’avoue ne pas mesurer pleinement l’impact de la partie « contrôle » pour les enfants qui ont un certain nombre de choses à revoir à l’issue des tests. Cela reste pour moi une question à travailler.
Deuxième support, le cahier d’œuvres3 donne à voir toutes les œuvres (textes libres, feuilles d’exposés documentaires, comptes rendus d’expériences scientifiques, photos d’œuvres artistiques, fiches finales de recherches mathématiques, schémas et observations de montages technologiques…) que chaque enfant choisit de mettre en valeur dans ce qui constitue son patrimoine personnel d’une année sur l’autre.
Se définit aussi progressivement le contenu de brevets qui figureront dans l’Arbre de connaissances « papier » affiché sur un mur de la classe et qui viendront côtoyer d’autres brevets proposés par les enfants et partagés lors de marchés de connaissances sur le temps périscolaire ou d’autres, proposés par moi. Ils concrétisent de fait des accroissements de puissances personnelles dans des domaines très variés auxquels la classe accorde de l’importance (écriture régulière de textes libres, savoir aider, autonomie en recherche mathématique, rangement de mes casiers, lire devant un public, présentation d’exposé, origami, usage du caméscope, peinture en perspective, usage du photocopieur, faire des crêpes, bases des échecs…). Ils sont motifs à entraide coopérative, le but étant de les partager avec le plus grand nombre.
Et les dispositifs de contrôle officiels ?
À l’école, nous avons décidé de traiter le LSU comme une obligation institutionnelle, à la marge. Il est complété, à minima seulement, tout à la fin du cycle 2 et au moment du passage au collège, avec comme seuls commentaires en appréciation générale un renvoi aux appréciations sur papier du cahier de progrès. Quand un enfant quitte l’école en cours de cycle, nous complétons un exemplaire du LSU sous format papier en y joignant le cahier de progrès, à destination de sa nouvelle école.
Il est clair aussi que, sous cet angle, les évaluations nationales sont d’abord des contrôles au service du pouvoir scolaire, relevant aussi de l’obligation institutionnelle et ne revêtant qu’un intérêt très relatif pour les enfants. L’école a parfois choisi de les boycotter et plus récemment de ne les passer que partiellement sur ce qui pouvait avoir une certaine valeur pédagogique, selon l’équipe, tout en évitant des luttes épuisantes. Ces passations partielles rendaient en même temps impossible l’exploitation des données par l’administration, notamment à des fins de comparaison.
Pour revenir aux
préoccupations liminaires de cet article, au-delà des
bénéfices constatés pour les enfants, notre conception de
l’évaluation et du contrôle en pédagogie Freinet sera-t-elle
en mesure d’instiller dans leur esprit des antidotes
critiques face à l’évaluationnite généralisée et
le type de
société qu’elle sous-tend ?
pierrick.descottes@icem-freinet.org
Évaluer d’abord les besoins
Valérie
Pigeyre
Permettre d’avancer à son rythme.
De petite taille,
avec la mobilité d’un bébé qui découvre le monde,
Timéo n’a pas
encore trois ans à son entrée dans notre classe multiâges. Il
babille, souille plusieurs fois par jour ses
sous-vêtements et traine partout un vieux teeshirt de sa
maman en guise de doudou. Il « papouille » le moindre
enfant à sa portée malgré l’opposition
évidente des copains. Très vite,
j’observe que Timéo éprouve une véritable souffrance à la
séparation du matin et aux divers changements
d’espace et
de temps, marmonnant dans un long sanglot sa complainte
« maman papa maman
papa »…
Mi-septembre, je reçois les nouvelles familles et rencontre les parents de Timéo. Je comprends que l’enfant nécessite beaucoup d’attention et de soin, ne se déplace dans la rue que dans les bras ou la poussette ; il dort collé à sa maman, porte des couches à la maison… Les parents évoquent une pression importante de la part de leur famille pour pousser Timéo à grandir. La maman semble tiraillée entre les besoins exprimés par son enfant et la parole inquiétante des « experts » familiaux : Timéo va prendre du retard dans tous les domaines, on redoute la rentrée à l’école… Partageant mes observations sur Timéo, j’évoque tout de suite un besoin de sécurité et d’apaisement : « Nous prendrons le temps nécessaire pour lui permettre de se sentir bien à l’école ! Notre classe offre des expériences variées, du matériel attrayant et disponible, du temps pour soi ou à plusieurs, la rencontre avec l’autre. Timéo pourra ainsi avancer à son rythme… Permettons-lui aussi d’avoir son doudou et de porter une couche le temps nécessaire. » Déculpabilisés, les parents prennent peu à peu du recul sur la situation, ne craignant plus le regard sur leur enfant.
En classe, pendant
des mois, pour enrayer chaque montée d’angoisse, je propose à
Timéo de se rapprocher de moi, lui adressant des paroles
douces à son oreille. Verbalisant chaque situation nouvelle,
chaque interaction compliquée, j’associe la classe pour
l’accompagner et le valoriser, l’aider à projeter
une image mentale
positive du moment présent et du futur proche. Au fil des
semaines, il montre des signes d’apaisement, commence à
profiter des activités de la classe, sans pression, et trouve
une place au sein du groupe. Il lui faudra encore du temps
pour bien grandir, mais son évolution déjà est remarquable
même si elle ne correspond pas encore aux « attendus
institutionnels ».

valerie.pigeyre@icem-freinet.org
1 Équipe Freinet de l’école Léon Grimault à Rennes.
2 Citation extraite d’une contribution de Nicolas Go dans le cadre d’un travail sur le thème de l’évaluation mené avec l’ICEM 35 en 2009. Ce texte a servi de référence à l’école dans sa réflexion et sa mise en œuvre de l’évaluation ces dernières années. Il est accessible dans son ensemble sur l’espace du collège des compagnons sur le site de l’ICEM.
3 Idée glanée auprès de Jean-Marc Guerrien.