LA CABUCELLE

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MARSEILLE, la « Cabucelle », c'est un... couvercle... et cela nous était bien égal qu'un certain M. de Cabucel ait légué son nom au quartier : nous en plaisantions ensemble, avec les enfants, à cause de la mauvaise réputation de ses « gosses des rues, durs à tenir, vous verrez », et de ses pâtés de maisons « pas bien beaux à voir... » ... du dehors.

« Quand la marmite bout, la « Cabucelle » chante... », et elle ne cessait jamais de bouillir tant il y avait de choses à y mettre dedans !

Nous voilà bien loin de l'ART à L'ECOLE, des grandes maximes et des grands principes que certains adultes voudraient y chercher peut-être des grandes recettes de cette magie, un peu parente de l'alchimie, qui transforme les choses que l'on voit en belles images, en tableaux qui réjouissent les yeux et le coeur.

C'est que voilà : entre la rue interminable de pavés, les toits sales « s'ils-étaient-propres-ils-seraient-roses », les cheminées qui déposaient partout leur odeur de fiel ou de graisse - entre le QUARTIER, quoi, et les belles images - il y avait les enfants.

Leurs yeux, leurs mains, leurs coeurs - et pourquoi ne pas le dire ? - leurs petites langues qui allaient bon train : à Marseille, vous savez, ce qu'on a envie de dire, pourquoi le taire ?

Tout cela s'engouffrait, s'entassait, entre les murs gris des provisoires, mais durables baraques grises !

A l'heure où la vieille cloche fermait la porte de la rue et, en principe, les petits becs, où l'école ronronnait de tables de multiplications et de participes passés, dans la douzième classe, les langues se déliaient pour le texte libre et les petits doigts se mettaient à courir sur les feuilles blanches. Alors, on allait tout droit, ou en flânant, vers la moisson du jour.

Les portes étaient fermées : mais je crois qu'on oubliait un tout petit peu exprès de fermer les fenêtres !

... Un bateau qui appelle le remorqueur, c'est bien connu, vous entraîne au bout du monde : il ne nous amenait souvent qu'au bout du quai, avec les papas dockers ou calfats, soudeurs à bord.

Et les feuilles se remplissaient d'étincelles, de sacs de riz (c'était écrit pour qu'on ne se trompe pas !) de balles de jutes et de bateaux à tant de rangs de hublots qu'on aurait dit des tours de Babel maritimes !

Parfois, on entendait le tombereau de nettoiement. Vous ne savez pas vous, l'importance de la POUBELLE dans le paysage de la rue ?

Un tableau (maintenant disparu dans quelque exposition, ou tombé en poussière) disait les maisons hautes dans le petit matin mauve, le tombereau fièrement orné de la pelle et de sa couffe en alfa, et le petit chat famélique sur la boîte à « tritus » ô langage Cabucelle, si bien ancré au coeur des riverains, et qui est entré sous la Coupole, avec Pagnol !

«  Mon papa, ses outils, c'est le balai et le couffin ».

Qui disait cela ? La plus blonde, la plus rose, la petite fille aux nattes cent fois brossées, la plus sage, la plus studieuse, celle qui chantonnait :

Je suis heureuse de vivre

et qui écrivait à son cahier, comme à un confident :

J'ai des picotements dans mon coeur

Devinez qui est-ce ?

Une petite poule grise

Qui chante comme une chanson d'or

Quand j'ai de la joie

Elle peignait à traits étrangement impressionnistes une envolée de jupes, de bras, de chevelure, autour d'un feu de joie...

 

C'était aussi « Assaï ! assaï ! » (on n'en entendait jamais plus). On savait qu'il disait « Estrassaire ! Chiffonnier ! ».

Il a eu sans le savoir, brave homme ! les honneurs de notre journal (que voulez-vous ? UN CHANT DE CABUCELLE...) et de bien des expositions, sa charrette plus rapiécée que ses chiffons, et qui donc lui mettait une fleur sur son chapeau troué ? Olga ? Raymonde ? Danièle ?... Qui voulait.

En tout cas, il galope inlassablement sur les pavés, et rebondit avec un bruit de ferraille, dans les matins passés ou à venir, sur tant de tableaux que je ne saurais dire.

Monde extérieur, monde intérieur, qui peut tracer des limites ?

La vie venait à nous, avec ses joies, ses saisons, ses colères...

La classe des petites (CP., puis C.E.1., puis C.E.2) était perméable ; elle réagissait sans fausse honte, coeur attendri et donnant aux infortunes, indignée aux injustices, attentive aux rêves, aux poèmes, aux faits de chaque jour.

Et l'on n'y séparait pas plus que ne fait la vie qui coule, les fous-rires de ce conte hurluberlu, inventé, mimé, peint, joué, chanté sur l'heure, oublié ensuite, d'un boulanger qui battait sa femme, à la minute grise où Petite Cora, le chien de Danièle, s'était fait écraser au pied des blockhauss, des jours sombres de chômage, ou de police au coin des rues.

On ne mettait pas toujours des mots sous chaque chose : on y mettait parfois des images ou des ballets.

Jemmapes et la Bastille embuaient les yeux de Louisette (7 ans), métisse des Hauts-Plateaux (Soudan et Algérie mêlés) parce que pour elle, c'était à ce moment-là qu'avait commencé cette liberté et cette égalité dont elle jouissait pleinement sur les bancs de la communale, et Louisette montait un ballet sur le CHANT DU DÉPART et peignait une fille noire jonglant avec des lumières.

Après, c'était Leila, qui marquait l'année de ses souvenirs marocains, Leïla aux mamans, hélas, jamais les mêmes, et qui faisait ses confidences aux petits chevaux blancs, aux oiseaux rebrodés de ses tableaux, à sa belle et pure mariée Ouled-Nail (une tenture).

C'était aussi Annie, qui se vengeait à sa façon de l'étroitesse de sa vie entre des parents occupés du sou-à-sou, en peignant inlassablement un « petit âne perdu sur des chemins trop grands pour lui ».

Des visages de petites filles surnagent dans le souvenir de ces sept ans de Cabucelle, hors de la coulée anonyme des quarante plantes annuelles ou bisannuelles. Oui. Mais des témoignages restent de tant d'autres dont un seul dessin, un seul tableau éclaire brusquement le passage.

Et plus que tout peut-être, les grands moments des enthousiasmes collectifs où se peignait, en une équipe spontanément soudée, les TRAVAILLEURS, ce panneau d'isorel où chacune mettait son monde à elle : dockers, bûcherons vus aux vacances, semeurs aux mains de soleil, Maman-l'enfant-aux-bras, toujours magnifiée, toujours présente dans les tableaux de la Cabucelle.

Et les grandes colères des enfants, les connaissez-vous, devant le monde des adultes ?

... La classe avait mis son grand pavois de tentures, de tableaux, d'assiettes, ça y était : on allait peindre à la télévision !

Les postes étaient en batterie : il y avait bien la mercière du coin, ou la voisine de la voisine qui abriterait la famille pour voir cela : les Petites de la Cabucelle à la Télévision ! Nous, en blouses ordinaires, avec notre armée de pinceaux et de gobelets « Prixunic » on attendait...

Eh bien, qu'est-ce qu'il disait, ce petit monsieur de la TV. « que je prenne un plan de votre classe ? ah ! non ! madame ! le bâtiment est trop vieux... la façade... Pas question !

Trop laide, notre Cabucelle ? « Vue du dehors » peut-être, monsieur ! mais pour nous « elle est un peu belle, disait Josette : moi, je la quitterais, je pleurerais ! ».

Non, il n'y avait pas de secret à la Cabucelle. Et si vous en cherchez, c'est que vous n'aurez pas compris que l'École Moderne, « inlassablement accueillante », efface les murs gris, les bureaux noirs, pour suivre jusqu'au bout des coeurs, les rues où la chanson de Luccia, la vendeuse au panier :

Salades, escargots, romarin...

marque les saisons, et les échos mordants de la scie mécanique rythmant les pulsations tendres ou fortes de la cité au travail - chanson de plénitude - la Vie.

P. QUARANTE,

École de la Cabucelle (Marseille)

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