La lumière de tous les jours

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ÉGAGÉ de l'enthousiasme des débuts, et de la passion des essais, sans doute est-il normal et nécessaire de se poser des questions, de retrouver sa confiance et de renouveler sa foi, en faisant loyalement le point de son expérience.

Je le ferai donc aujourd'hui avec tous ceux pour qui, être instituteur, ne représente pas seulement un métier à bien accomplir, mais aussi et surtout la recherche laborieuse incessante et parfois déprimante, d' « une vérité » de vivre.

Avec tous ceux-là, pour qui « instruire » pose tous les jours un problème et aussi une angoisse, avec tous ceux-là qui essayent de trouver pour l'enfant le très humble chemin du bonheur et d'y puiser avec lui, pour toute sa vie, l'équilibre, la sagesse et la sérénité, avec tous ceux-là donc, je reprendrai les mots-clé : ART ENFANTIN.

Deux mots sans connaissance, sans appartenance, dont je perds la mémoire et qui m'arrivent plus qu'étrangers, perdus de résonance et de pouvoir.

Peut-être aurais-je besoin de les savoir plus dépouillés, plus privés.

ART : un mot d'adulte encombré d'un falbalas de prétentions et de vanités, alors qu'il me parait terriblement seul, livré à la seule puissance de l'essence même des choses et des êtres, à la seule recherche, insatiable de l'identification du monde.

ENFANTIN : un autre mot qui sonne faux, évoquant la puérilité, l'inachevé, l'esquissé alors qu'il bouillonne d'intransigeant besoin de vie, d'amour avide et absolu, de désirs et de passions.

Alors oui, si ces deux mots-là reprenaient leur vrai visage, alors consentirais-je à dire que l'enfant est un artiste.

Face au monde, et évidemment loin de l'école, seul, dépourvu sans doute de moyens, mais passionné du besoin de vivre et connaissant le pouvoir de s'y livrer sans mesure ni de temps, ni de lieu, il se tient aux sources mêmes de la vie, libre de toutes les découvertes, comblé de toutes les richesses.

Alors oui, l'enfant est un maître. Et avec lui, aujourd'hui, premier jour de l'école, avec mes plus « ignorants » grâce seulement au pouvoir d'un crayon et d'une feuille de papier, je m'avance sur le chemin de la connaissance du monde.

Avec eux, mains ouvertes, je découvre les sentiers dépouillés où la vie a seulement l'odeur d'une feuille de menthe, où le visage secret du monde se livre, étroitement lié à la seule ombre bleue qui court sur une feuille tendue, mêlé à la seule et consciente palpitation du sang qui sursaute au creux des petites mains.

Des exemples ? … suivez-moi. Je peux vous éclabousser de tout un monde éclatant et reconstruire pour vous le grand pavois des arbres, des maisons, des hommes, jaillissant de lumière et de vie, et qu'ils m'ont confié.

Nous voici près de « l'arbre du vent qui tremble » face à la désolation de celui qui ne ressemble plus à rien : « Les feuilles l'ont quitté comme des oiseaux » parce que la terre les appelle très fort.

Arrivons maintenant dans les rues, près des maisons. Il y a « les belles, les heureuses, celles qui sont bien peintes. Il y a les laides, celle-là que la maman a laissée et qui n'a plus rien ».

 

Au-dessus volent des oiseaux « ceux qui se mettent dans les arbres à fleurs, ceux qui s'en vont, ceux qui crient, ceux qui se taisent ».

Nous rencontrons aussi bien des personnages, bien des visages inconnus : « La dame qui sait faire pousser les fleurs. C'est pour cela qu’elle est belle. »

« Celle qui ramasse les feuilles pour les faire réchauffer.

Celle qui sait s'asseoir sous son arbre pour écouter la musique du pré ;

et celui qui croit qu'il est le roi et qui parle comme au cinéma ;

et le petit enfant qui a vu le soleil et qui ne sait plus fermer les yeux ;

et celui qui n'aime que son âne ».

Nous verrons passer « la dame à l'ombrelle ». Nous regarderons pleuvoir des soleils comme des fleurs et nous sentirons nos mains froides comme celles de « l'homme noir ».

Nous pourrons « jouer à déclarer la guerre et ne plus penser à rien, comme un arbre, comme un mort ».

Alors nous entendrons peut-être « chanter la neige dans la montagne et nous verrons le ciel tomber quand il pleut ».

Oui, je pourrais vous étourdir de ce monde éblouissant, plein d'étincelles insoupçonnées et qui vous déconcerte parce qu'il n'est pas à votre mesure.

Mais les enfants, eux, n'ont pas d'incertitude : c'est leur monde à eux, nu, dépouillé des valeurs fausses, des richesses inventées, de l'ordre établi par les hommes ; c'est la terre avec la seule idée de la terre que l'on touche, que l'on sent, où l'on se couche. C'est l'eau où l'on trempe ses mains, et le ciel où l'on voit tout.

Ce monde-là, l'enfant détient seul l'unique et étrange pouvoir de le savoir par tous les pores de ses mains, de ses yeux, de ses oreilles, et de s'y tenir secrètement attentif et reçu.

Oui mais, direz-vous, à quoi bon ces certitudes exaltées ? Quel en est le but ? Que restera-t-il des visions neuves de l'enfant, passé deux ou trois ans au bout desquels, roulé dans l'anonymat passif de l'école, il aura perdu cette attente émerveillée qui le fait magicien ?

Que restera-t-il de la féerie des chemins de son enfance ? A quoi désormais, tout cela peut-il lui servir ?

N'est-il pas dans la ligne même de la destinée de vivre, de n'être jamais qu'un moment, de devoir tout oublier pour tout recommencer ou pour tout finir ?

Qu'advient-il des plus belles oeuvres, des plus grandes gloires passées au tamis de la mort et de l'oubli ?

Epurées, elles nous apportent la trace fulgurante d'une passion de vivre, d'une connaissance éblouissante du monde, d'un éclatement de joie ou de douleur.

Qu'importe si l'enfant en grandissant perd cette qualité de « vision » qui faisait de lui un artiste, qu'importe s'il a quitté le royaume où il était maître.

Peut-être suffira-t-il d'un seul instant, au hasard de ses jours d'homme, pour que, groupés en un même et subtil parfum, tous ses « pouvoirs » d'enfant ressurgissent du plus profond de son oubli. Alors d'un coup, la banalité de sa vie disparaîtra. Il se retrouvera intact et préservé, face au visage inchangé de son monde secret, paré du même attrait rare et précieux qu'autrefois

Qu'importent alors les circonstances extérieures de sa destinée. Qu'il pèle des pommes de terre ou construise un pont, qu'il bêche son jardin ou conduise un avion, sauvé de toutes les atteintes, il aura toujours à portée de la main le calme et secret visage de son  bonheur de tous les jours, accroché à la seule palpitation des êtres et des choses.

Quant à moi, inutile, à travers les ans passés, je retrouve inchangé, le souvenir de tous mes visages d'enfants auxquels je ne donne plus de noms. Je revois des sourires, des regards, des gestes.

Je pense au rayonnement de l’un, à la mélancolie d’un autre, à la fougue de celle-ci, à l’ironie de celui-là.

A tous, à travers l’inconnu de leur vie, je tends la chaîne ininterrompue des insatiables et des inoubliés.

Pour eux, avec eux, je n’ai plus de doutes.

Quand la lumière du très jeune matin envahit ma maison endormie et lui prête ses couleurs de carte postale, quand les feuilles jaunes de l’automne allument dans les yeux des couleurs de châtaigne, je n’ai plus qu’une certitude : dans son grand silence préservé, l’intime splendeur du monde m’enserre de toute part.

Jacqueline BERTRAND-PABON

Légende : les dessins illustrant cet article sont de l’école de Pontenx-les-Forges (Landes)
Voir les pages 16 et 17 avec leur fond

 

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