Une place au Soleil

A Collobrières, les collines font la ronde autour des maisons, écrivait Alain, petit bonhomme de quatre ans et demi, à son ami des Ardennes.

On ne pouvait pas mieux évoquer ce village-clairière blotti au creux des Maures. Pays encore isolé où la vie est restée proche de la nature.

Bâtie au flanc de la colline, au pied des arbres centenaires, notre petite école est vraiment à la lisière de la forêt. La cour est entourée seulement d'une grille basse. Pour un peu, les coulemelles nous feraient la surprise d'y pousser un beau matin comme elles le font, si élégantes, dans le talus tout proche.

L'appel du beau temps y est si irrésistible que la petite barrière s'ouvre souvent et nous laisse partir à la conquête des saisons.

Habitués à être comblés par un climat aussi doux, les enfants impatients de voir finir l'hiver de l'an dernier, trop rigoureux, lui ordonnaient :

Hiver vilain, va-t-en ! On ne te veut plus. Pars en vacances !

Ils accueillaient le premier jour de mars - mois du printemps - avec enthousiasme. Une sorte de poème fougueux naissait alors en arrachant du bloc le dernier jour du mois de février :

Bonjour ! Mois de mars !...
Apporte-nous le soleil, le ciel bleu...
Il faut que tu chauffes la mer ;
Il faut que tu chauffes la terre.
Prends ton bâton de platane et chasse l'hiver !

Une hâte joyeuse les possède :

Fais sortir les tortues !
Réveille les papillons !... etc...

Ecole de Collobrières, Var (Madame Lallemand)

   

Villeneuve-au-Chemin, Aube

Ensuite, tout au long du mois, au gré des éclosions, l'album est comme un chant de grâce émerveillé en remerciement à tout ce qui fait la joie des yeux :

Les violettes dans la colline...

Les tulipes belles comme les papillons...

Le mimosa qui ressemble au soleil.

Les dessins aussi, incisifs ou naïvement maladroits, traduisent ce contact permanent avec la nature, ce qui n'empêche pas le rêve. Seulement, il sera plein de santé, nourri de réalités saines, naturelles, équilibrantes.

C'est ce qui s'est passé pour notre histoire de petit renard... attention ! pas le renard des fables, non : celui de notre forêt d'automne, frère ou cousin de tous les malheureux que le papa ou le tonton ont rapportés dans leur carnier.

Dans le sentier de la forêt, le petit renard affamé, désireux de croquer une volaille, se trouve nez à nez avec un écran de télé. Cette télé ne semble pas encore fausser l'esprit de nos petits, car, s'ils en parlent souvent, rien n'apparaît dans leurs dessins où les sources d'inspiration restent très personnelles. Elle a seulement inspiré, un peu en marge, ce joli conte.

   

Le petit renard voit sur l'écran
Un petit ange, tout nu,
Aux ailes bleues, aux ailes de plumes ;
Il volait.
Le petit renard a cru que c'était un ange en vrai
Alors, il a sauté pour l'attraper.

Et naturellement, catastrophe ! l'écran bascule. Voilà notre ange-volaille disparu à la grande colère du renard. Taquins, narquois, tous amusés de sa déception, les enfants le condamnent à un menu végétarien du terroir. Ils l'envoient se promener aux quatre coins de leurs campagnes :

Non, petit renard, tu n'auras pas la poule !
Mange de l'herbe !
Va à la Source d'Yvonne et bois de l'eau fraîche.
Mange des champignons...
Mange du raisin, des châtaignes, des figues.

Tout cela baigné d'un humour tendre pour le renard. L'invention garde un caractère d'authenticité : rien n'est gratuit, extravagant.

Cette année, au retour d'une promenade, voilà que surgit brusquement, en haut du chemin étroit, l'âne de Toussaint, portant son maître et le chien.

Comme l'âne s'approche dangereusement, vite, nous faisons ranger les petits pas trop rassurés.

Versia, Jura

   

Le lundi, aussitôt rentré, un enfant dessine au tableau un âne magnifique. Et dans toute la classe naissent de délicieux dessins pleins de vie.

On parle, on parle, on revit cette aventure dans tous ses détails, tous tellement passionnants que je suis obligée de demander :

- Alors, qu'est-ce qu'on écrit au tableau ?
- L'âne de Toussaint voulait faire la bise à la maîtresse.

Je ris, bien sûr, ravie d'ailleurs de cette trouvaille qui les enchante tous.

L'après-midi, dessin avec les stylos-feutres pour l'album. Je demande :

- Vous aviez peur de l'âne ? (Il est très grand).

En chœur :

- Oh non ! pas nous ! C'est la maîtresse qui avait peur.

Je reste un peu ébahie. Trois années et demie ne m'ont pas faite entièrement méridionale. Je les regarde, tous joyeux complices en jouant le jeu, le joli jeu de la galéjade ; pas tout à fait dupes d'eux-mêmes, à mi-chemin entre là réalité et la farce, si bien de leur pays, les yeux pétillants de malice et de gaieté.

Pensez si c'est drôle ! Cette maîtresse plus grande que tout le monde et, peuchère ! qui avait peur de l'âne, de l'âne qui voulait lui faire la bise.

- Mais nous, on n'avait pas peur. Il est gentil, ce petit âne, et puis, on le connaît.

- Moi, dit Jean-Michel, Toussaint a dit qu'il me garde ses petits.

A l'égal de leurs parents, ils savent déjà tous faire ce clin d'oeil unique à la réalité.

Mais la farce reste amicale. On est tous si bien ensemble. Et en dessinant, heureux d'un travail aimé, on fredonne, on cherche un air, patiemment ; et la mélodie trouvée va à son tour délivrer le poème :

Petit âne, trotte, trotte,
Petit âne trottera. (Anne-Marie)

Je t'en prie, écoute-moi...
... Tu es doux,
Partout doux,
Petit âne doux. (Yvonne)

Notre dernier album est né lui aussi en plein air. Les enfants ont cueilli les brassées de bruyère rose. Comment donner la main aux petits ?

Anne-Marie, aidée d'Yvonne, plante des bruyères dans le col de sa robe. Son visage sort souriant de la touffe. Elle dit tout à coup :

- Anne-Marie fleurie !

Elle demande :

- On l'écrira au tableau ?

- Bien sûr.

On marche. Anne-Marie chantonne au rythme de la marche. Elle invente une phrase musicale avec des sons qui remplacent les mots qui manquent :

Anne-Marie fleurie !
Mm mm mm mm mm!

Yvonne entre dans le jeu ; elles se répondent :

Anne-Marie fleurie
Jolie, jolie
Elle est une tulipe
Jolie, jolie
Anne-Marie – Tulipe
Yvonne – tulipe
Maîtresse ‑ tulipe, etc...

Rentrée en classe, Anne-Marie demande :

- On l'écrit, Anne-Marie fleurie ?

Je pose la même question.

- Oui, oui !

Anne-Marie fleurie
Jolie jolie
tulipe.

Villeneuve-au-Chemin, Aube

Le souvenir du jeu les enchante tous j'en suis très étonnée. Filles et garçons unanimes dessinent enthousiastes : Anne-Marie d'abord. Puis les filles se dessinent aussi, fleuries.

Tous les enfants ont hâte de commencer l'album sur papier à dessin, toujours avec les stylos-feutres. Quel beau moment de confiance et d'amitié joyeuse centrée autour de la petite Anne-Marie rayonnante. Inspirée, elle dessine d'un jet deux filles-fleurs, cheveux blonds flottants, jupes gonflées. Elle explique : « On danse dans le jardin, avec le vent, la maîtresse et moi ». (Soit dit en passant, la petite est noire, et la maîtresse bien blanche).

Elle s'élance, va montrer son oeuvre à l'autre maîtresse, la « tata » des petits, et lui chante, la voix pleine :

Plénitude. Mains devenues fleurs, transportée au-delà d'elle-même par l'enchantement de la poésie et la chaude adhésion de tous, elle a échappé à sa pauvre vie familiale.

Qui reconnaîtrait dans cette petite « reine-fleur » de la classe celle qui fut trop longtemps l'enfant-paria en bute aux taquineries méchantes de ses camarades.

Elle n'a connu qu'un bonheur véritable : celui de partir avec la maman à travers les campagnes et la forêt accueillante à la découverte du monde et de ses richesses sauvages.

Malgré cela, elle serait restée, avec ses vêtements de charité toujours douteux, l'enfant en marge, si elle n'avait trouvé à l'école une communauté qu'elle enrichit de ses expériences et de ses dons. Ses belles réussites dans tous les domaines de l'expression artistique lui ont permis de prendre conscience de sa valeur personnelle et de sa dignité.

Elle a enfin conquis sa place au soleil.

EDITH LALLEMAND

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