Ecole maternelle des Cumières, Troyes - Aube
Mme Maurice

Essai sur l’éducation de l'enfant par la voix et le chant

Quand l'enfant s'exprime par le dessin, il extériorise une pensée, une conception sensible du monde qui l'environne et des sentiments qui s'y rapportent, à tel point que, selon les lignes, les volumes, les dispositions, les nuances et les rapports, une psychologie élémentaire de l'enfant jaillit pour toute personne initiée à l'interprétation de ces signes.

Quand l'enfant parle (ou se tait), selon le débit, le ton, la violence, la douceur, la bizarrerie du « verbe », toute personne initiée à l'interprétation de ces signes en tire également des conclusions psychologiques.

Le dessin est une re-création à partir de certaines expériences sensibles, visuelles, bien sûr, mais aussi comparatives entre une vue fragmentaire du monde et l'impression que l'enfant en reçoit, et qui établit une somme entre cette perception du monde et celle qu'il a de lui‑même. Si ces rapports sont normaux, l'enfant signera son oeuvre, joie, confiance, vie, douceur, espoir.

Si ces rapports sont faussés, il y aura une toute autre atmosphère lisible.

Quels sont les facteurs de ces déviations, de ces ruptures d'harmonie entre l'enfant et le monde ?

De quelque point que l'on parte pour le rechercher, on aboutit presque toujours à un trouble affectif.

Il ne s'agit pas en effet d'une conscience que pourrait avoir l'enfant de sa petitesse par rapport au monde, ni même, s'il est infirme ou peu doué, d'un sentiment spontané de son infériorité : ce sentiment-là ne viendra qu'à la suite de l'incompréhension de l'entourage de l'enfant qui n'aura ménagé à sa personne ni sarcasmes ni traitements minimisants. Les enfants infirmes peuvent, au départ, exprimer la joie autant que les enfants normaux,

Mais les séparations, les frustrations de tendresse, le manque de protection, la brutalité de l'entourage marquent l'enfant d'un doigt inexorable.

La voix trahit ce traumatisme-là, autant chez l'adulte, que chez l'enfant.

Chez l'enfant, toute la formation des réflexes, toute l'harmonieuse prise de conscience va en être perturbée.

Nous laissons aux spécialistes du dessin la tâche de nous en instruire au moyen des arts graphiques. Nous nous cantonnerons dans notre spécialité, celle de la voix et de l'expression parlée, chantée et mimée.

Comment l'enfant arrive-t-il à la parole ?

L'enfant vient au monde doué de cinq sens dont les organes visibles sont tous situés dans le quart avant supérieur de la tête, sauf les organes du tact, dont l'organe est la peau, vaste terminaison nerveuse enveloppant le corps entier. La vue, l'odorat le goût et l'ouïe sont accompagnés, dans l'oreille, du dispositif qui sert de support au 6e sens, le sens spatial, sens de l'équilibre.

Le bébé tourne toute son activité vers des prises de consciences sensorielles comparatives : vue associée au tact ; tact associé au sens spatial pour la préhension des objets dans l'espace ; vue associée à l'audition, etc. De ces prises de conscience comparatives, doubles ou triples, naît dans le cerveau de l'enfant une image, si rien ne vient freiner les transmissions nerveuses entre les bornes réceptrices du cerveau, spécialisées pour chaque catégorie de messages, et la conscience, dont le centre est l'enveloppe corticale.

   

Il faut toujours une expérience double pour que l'enfant réalise une image à un niveau humain. Par exemple, le sein maternel lui donnera un sentiment tactile de forme et une sensation thermique. Le biberon ajoutera une perception gustative à celle de chaleur et de forme. Plus tard, la vue et la volonté de préhension y ajouteront le sens spatial pour conditionner le déploiement exact du geste énergétique.

Des volumes ont pu être écrits sur ces sujets.

Mais ce que l'on n'a pas assez dit, c'est que, s'il se mêle à ces clichés constructeurs de la petite enfance, la frustration, c'est-à-dire le refus d'une satisfaction sensorielle légitime, l'image mentale qui se construira sera une image douloureuse et pénible. Et l'enfant n'ayant absolument pas le goût romantique de se délecter de douleur, ni de penchant masochiste à jouir de cette douleur, l'enfant parce qu'il est sain et orienté vers le bonheur, repoussera l'image qui lui occasionne une peine.

Or, en repoussant l'image, il rejette loin de lui le ou les premiers éléments qui lui permettent de construire l'univers cosmique dans lequel il est touché. Ensuite, il manquera à sa construction logique et géométrique du monde, les assises de bases pour réunir toutes les combinaisons.

Il y aura en lui ce que l'on peut appeler un « traumatisme affectif ».

Je ne veux pas insinuer que l'enfant qui a fait une harmonieuse prise de conscience n'exprimera jamais la tristesse ou le drame; je veux dire qu'il le fera alors par jeu, par divertissement, par plaisir imaginatif de se procurer des sensations fortes qu'il aura connues par sens logique comparatif, Cela suppose une faculté supérieure de dominer le leu et de garder, à l'arrière-plan du « soi », la certitude que l'on n'est pas entamé, altéré par cette tristesse feinte, que l'on n'est pas identifié avec le « triste ».

L'enfant ayant subi un traumatisme affectif aura toute son optique déviée : il ne « jouera » pas la tristesse, il « l'exprimera » malgré lui par son regard, sa voix blanchie, ou rare, ou rauque, par ses gestes fermés.

Il est « le » triste. Et si son expression gestuelle compose des lignes tombantes, anguleuses, étriquées, ramassées par la contraction, roulées pour une défense, si son souffle est court, son regard buté, morne ou fuyant, de quelle façon le langage de cet enfant décèlera-t-il pour nous des troubles ?

Marie-Louise AUCHER
(
à suivre)

Ecole de Chavagné - Deux-Sèvres - M.Papot

Télécharger ce texte en RTF

Retour au sommaire