Et la poésie, petit Gonzalès

... Une vieille maison de terre, à la corne d'un pré. Méprisée, décriée. Le chemin qui la longe recueille, de nuit, tous les détritus non comestibles du village qui se veut sans souillure apparente...

Une pauvre maison, jadis blanchie à la chaux à grands coups de balai... Personne n'en veut. Aucun confort dans ses deux pièces dont l'une, la cuisine, s'enfume comme une tanière au moindre souffle de l'autan, et l'autre, la chambre, pourtant tournée vers un splendide horizon lumineux, s'éclaire chichement d'un ridicule « fenestrou »...

Or, voici qu'un jour de l'automne dernier, on vit s'ouvrir sa porte sous la main décidée d'un petit homme, brun de poil et volubile de langage, l'air d'un paysan des Asturies, aux yeux de braise et au mollet sec.

Tout volait sous ses doigts impatients : le jardin plein d'orties se bêchait, des tranchées se creusaient, le soleil entrait par les fenêtres éclatées...

Un peu de temps encore et nous ne l'avons plus vu... Un peu de temps encore et nous l'avons revu - suivi de cinq « muchachos » en rang de cafetière et de sa « mujer » placide comme une ronde soupière de faïence et, comme elle, ventrue...

Dès le lendemain, hop ! à l'école.

Les petits Gonzalès ont apporté leur patronyme suggestif et, hélas ! leur parler familial, véritable dialecte « gonzalésien », fait du patois cévenol maternel, mâtiné d'Espagnol, de zézaiements, de gargouillis, de bafouillage... ou plus souvent de mutisme, quand ils constataient, les pauvres gosses, qu'ils étaient de nouveau dans un local scolaire, donc en état d'être, de nouveau, moqués, secoués, punis, ahuris et giflés...

Le plus grand, huit ans et demi, nanti de cahiers « règlo » aux exercices minutés par un emploi du temps rigide et... de cinq manuels scolaires, alors qu'il ne sait rien lire. Les autres traînant derrière eux un alphabet crasseux dont ils feuillettent les pages avec une sorte d'écoeurement respectueux et des mains noires aux ongles terreux de taupe fouisseuse...

Pauvre, pauvre Françoise ! Ce misérable échantillon de faune occitano-hibérique est pour toi !

   

A toi, la patience, la douceur, la résignation, la ténacité, la fermeté tranquille, la persévérance constructive, l'effort toujours renouvelé pour obliger à se laver, essuyer, frotter, ranger, se moucher, articuler, comprendre, prononcer une syllabe, répéter encore, pour susciter un mot, puis deux, puis toute une phrase, même patoise, même charabiesque, afin que le regard ne se dérobe plus, que ne se lève plus le bras dans un affreux geste de défense, afin que le tremblant sourire apparaisse de plus en plus conscient.

A vrai dire, il a suffi de peu de jours, huit, quinze peut-être et très tôt, dorénavant, on a entendu la cadence de quatre paires de petits pieds galopant vers cette école étrange où l'on était heureux. Dans les quatre musettes de carton, les quatre boîtes-à-mots qui ont remplacé les tristes syllabaires dansent une musique déjà apprivoisée ; les quatre casquettes, grandes comme des « palissous » de la montagne (rondes crêpes de sarrazin qu'on fait à la mesure de la poêle et des appétits enfantins) et rugueuses comme eux, ne cachent plus les fronts butés mais se posent en auréole, laissant rire au-dessous, de petits yeux vifs de ratons malicieux...

Parallèlement, naissent les textes, les premiers textes balbutiés puis si péniblement écrits. Oh, rien qui ressemble moins aux phrases charmantes de Babet (6 ans) et à ses soucis de bonheur universel :

Çà, c'est le jardin des chattes heureuses...

ou encore.

Elle est gardienne de fleurs. C'est un travail qui lui plaît.

Rien de comparable non plus aux essais d'introspection de Roselyne (4 ans) qui affirme :

Moi je suis très mignonne. Personne ne me le dit, mais moi je me le dis...

Non, voici quelques-unes de leurs premières phrases libres. Elles obéissent aux soucis majeurs - manger d'abord, et puis se situer par rapport à hier, et essayer de bien s'affermir dans l'aujourd'hui.

   

On avait laissé les pommes de terre à la vieille maison. Avec papa je suis allé les chercher. Hier papa a coupé du bois. A midi papa l'a rentré et je l'ai aidé à l'arranger dans la cave. Il fallait du bois pour faire cuire la soupe. Samedi papa est allé à Castres acheter des chaises et des figues. Une chaise pour chacun et une table pour tout le monde.

Ensuite, vient le stade où l'individu veut se séparer du groupe, même aimant, où l'égocentrisme peut reprendre ses droits et s'affirmer même par écrit.

Moi j'aime bien les oeufs à la poêle avec un petit bout de jambon. Maman soulève le « tindelou » avec la cuillère. Moi je dis : J'en voudrais trois, j'en voudrais six.

Mais bientôt apparaît l'adjectif joli posé dans chaque texte en premier jalon vers un idéal confusément pressenti :

Mon papa, dimanche il s'est rasé. Avant de se raser il pique beaucoup et après il ne pique pas. Quand il est rasé, il est tout blanc et il est joli.

Ce dessin, c'est ma maman et les fleurs de son tablier ; il est très joli. C'est mon papa. Il a mis des fleurs sur la moto pour qu'elle soit jolie.

Et puis, un jour du printemps dernier, c'est le grand bond, la victoire remportée sur l'inhibition, le refoulement ; c'est l'aveu, le cri d'amour.

Triomphant, brandissant son papier où son texte, encore tiède de l'éclosion et hermétique comme un rébus, a déjà été mis au clair par sa maîtresse aussi fière que lui, Gonzalès junior entre dans la classe des grands, nous fait les témoins de sa joie créatrice et je peux lire tout haut, tout en m'appliquant bien...

   

LA COLLINE

Oh, c'est bien la colline
                        c'est bien,
on se met à l'ombre,
c'est bien à l'ombre,
à l'ombre des buis.
On se met en plein soleil.
                        Papa dit :
« Tu auras mal à la tête,
attention à la cabeza ! »
C'est bien l'ombre,
mais le soleil aussi c'est bien
                        pour descendre
                        on va vite
                        vite sur la pente
                        la pente de cailloux
de cailloux et d'herbe
de la colline d'Augmontel.
D'abord, silence poli; puis murmures étonnés ; puis approbation bruyante.
- C'est la gloire, petit Gonzalès.
- Et tu vois, c'est de la poésie.
- Tu sais ce que c'est la poésie, petit Gonzalès ?

   

Oh non, il ne sait pas, et surtout pas l'exprimer, mais il a les larmes aux yeux et fait oui-oui-oui de la tête.

Déjà, il sent que le bouquet malhabile de papa sur le buffet de la cuisine, c'est de la poésie de papa pour maman.

Que sa petite auto jaune, vous savez, celle qu'il prend au lit pour s'endormir et l'unique objet qu'il ait jamais aimé aussi, c'est la poésie qui la lui a offerte au dernier Noël, quand le rideau s'est enfin levé devant le sapin fleuri...

Mon pépé de la montagne qui a une grande moustache et qui fait des chatouilles...

Et la mémé-de-la-même-montagne qui vient en apportant deux petits chats si jolis que le tout petit frère veut boire son lait dans le même bol...

   

Va, petit Gonzalès ; bientôt tu pourras détecter, comme les autres avant toi (pas beaucoup plus délurés au départ ni plus « aidés »), la poésie éparse en toute chose puisqu'elle est sous sa forme simple, naturelle, primitive, loin de toute ambition esthétique et de toute métaphysique, une joie du souffle, l'évident bonheur de respirer.

Il aimera d'abord la poésie toute nue des choses familières :

Mes vaches s'appellent
Rousselle et Caillole
Poumel et Menut
Marquise et Grande
Blanche et Mouton
Banot et Noire
et la petite vêle qui n'a pas de nom.

(JEAN-CLAUDE, 11 ans)

Ou bien ces notations inattendues, au rythme balancé qui en font ici plus un poème qu'une comptine :

Une petite vache
Bleue
Une petite vache
Orange
En bas l'eau
En haut le ciel vert
Le soleil se lève
La lune se couche.

Il a entendu Michel chanter une répétition voulue de jolis mots :

Les lilas sont fleuris
Les lilas blancs
Les lilas roses
Les lilas sont jolis.

(MICHEL, 8 ans)

   

Et cette répétition monotone dont Michel heureux se gargarise, c'est une poésie, la première de Michel.

Mon Dieu, si j'étais oiseau...
Je verrais le monde
Je volerais près des nuages
Je verrais les maisons toutes petites,
J'irais vite pour aller à l'école,
L'hiver j'irais dans le ciel
Voir le soleil
Et je me réchaufferais
A ses rayons.

Ici, il comprendra bientôt que c'est le premier vers qui a tout déclanché, car c'est lui qui, souvent, ouvre la porte d'or...

Puis le vent soufflera ; il chantera avec les autres :

0 vent d'autan
Tu es méchant
Quand tu viens
En automne
Faire tomber
Les pommes
Tu nous prends les chapeaux
Dans les ruisseaux,
Tu nous arrêtes chez Juliette,

   

Mais il rira, car ce n'est pas un poème, ce n'est qu'une amusette, tout comme celle-ci qui finit en éclat de rire :

Le vent chante
Toi tu danses
Et c'est moi qui bas la mesure.
Le vent pleure,
Toi tu es triste
Et c'est moi qui te guéris…
Le vent souffle
Toi tu ris
Et c'est moi qui vais au lit.

(BRIGITTE, 9 ans)

Il pressentira qu'il y a des éléments de berceuses : le vent, la neige, la pluie qui appellent la cadence des mots et suscitent comptine, rengaine, chanson ou poésie...

LE VENT

Le vent souffle,
Souffle fort
Et en cadence,
Balance les peupliers
Lentement...
Fait danser les contrevents
Et doucement
Trembler l'herbe
En frissonnant...

Il inventera aussi des histoires poétiques parce qu'elles transposent dans un plan supérieur :

...Je sais un oiseau triste
Qui naît
Dans l'arbre nu.
Il ne chante pas,
Pas de fleurs autour de lui.
Personne.
Je sais un oiseau gai
Dans l'arbre
Tout en fleurs.
Il est content d'être né...
Il chante à plein coeur
Sa chanson.

(JEAN-MARIE, 12 ans)

   

Et puis viendra l'hiver et la neige.

La neige est une magicienne : aucune sensibilité d'enfant ne lui résiste.

Mais la pauvreté de leur vocabulaire ne leur permet souvent que des banalités...

La neige tombe tombe
Dans les prés.
La neige tombe lentement
Doucement
La neige tombe dans l'infini ;
Neige, tombe toute la vie.
Sur les arbres tout nus
Tombe neige qui les habilles ;
Les arbres sont contents,
Ils s'en vont danser
Au bal des flocons.

(MADELEINE, 11 ans)

Encore la neige...
Blanche
Laiteuse
Pure
Crémeuse
Immaculée
Brillante
Eblouissante
Miroitante
Douce
Fine
Fragile
Glacée

   

Peintures et Dessins de l'Ecole d'Augmontel - Tarn

Mais personne n'a écrit ce poème ce n'est qu'une recherche collective de vocabulaire, une chasse aux mots, pendant que dehors tombaient :

                 Des flocons
                 Des étoiles
                 Des confettis
                 Des plumes de cygne
                 Du duvet de colombe
                 Des pétales
                 Des fleurs
                 Des pâquerettes
                 Du pollen
                 De l'angora de soie
                 Du lilas blanc
                 Des copeaux d'argent...

Et puis, un jour, nous retrouverons ensemble le cheminement de la sensibilité enfantine qui peine pour avancer, avec les mots de tous les jours, mais nous conduit enfin jusqu'au Tunnel mystérieux qui a des lumières de rêve.

Cette nuit il a neigé...
Dans mon petit chemin familier, les branches des sapins portent une cape de neige et se courbent sous le poids.
Elles touchent presque le sol, comme des palmes en demi-cercle...
Elles font un tunnel mystérieux; je passe dessous, il y a des lumières de rêve...

(BERNARD, 13 ans)

Enfin, le printemps. Tous les enfants du monde lui tressent des guirlandes... Il suffit de choisir avec eux la plus fraîche

PRINTEMPS JOLI
Printemps tu es joli,
Tu es une rose fraîche éclose
Tu es joli comme une pâquerette de neige,
Tu es joli comme une violette si mauve,
Tu es joli comme une jonquille d'or
            Dans les buissons noirs
Tu es joli comme le myosotis
            Qu'on trouve au bord
            Des mares
            Tout bleu
Comme une goutte d'eau de mer.

(ALAIN, 9 ans, et son cours)

Alors on peut penser à une fleur, l'aimer, le lui dire tout simplement :

Dis, petite rose,
Ecoute,
Tu cherches le printemps ?
- Oui, mais où est-il,
Aide‑moi à le trouver
- Tiens, entre dans mon coeur,
Entends comme il bat :
Il fait : toc, toc,
           toc, toc,
           toc, toc.
J'ai le bonheur dans mon coeur.

(CHRISTINE, 10 ans)

   

Retrouver sous la rose la musique des mots français à la dernière syllabe muette :

Roses,
Jolies roses,
Jaunes
Et roses,
De pourpre
Et d'or
Ou blêmes
Et crèmes
Ou blanches
Et pâles...

(Coco, 11 ans)

Plus tard, ton poème naîtra, peut-être d'un premier jet et d'une sensation physique :

Plic, plo-ou, plo-ou,
C'est la pluie...
Elle arrive si vite
Que le dalhia rôti
Baisse sa tête jaune...
Oh, que j'aime la pluie fine
Qui court dans mes cheveux.


(ELIZABETH, 12 ans)

L'illustration, l'application écrite le transfigureront... L'imprimerie, en le magnifiant, l'éternisera pour que nous en prenions tous conscience.

A la maison, un bel et vieil objet vivant. On peut lui parler, il comprend...

VIEILLE PENDULE

Tu dors là
Dans un coin de la vieille cuisine
Et toujours ton refrain
Réveille la maison
Tic-tac, tic-tac.
Tu dates de mon arrière grand-mère
Tu as peut-être cent ans.
Même si tu as cent ans
Tu es belle
Avec ta grosse gerbe de fleurs
Sur ton balancier d'or...
Et c'est toi qui toujours réveille
La maison.
Tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic-tac.

(MARIE-JOSÉ, 10 ans)

Et enfin, petit Gonzalès, quand, plus tard, en automne, tu traîneras tes pieds vainqueurs dans les sous-bois de notre forêt, tu pourras murmurer tout bas, avec Pierrot.

Dans les sentiers du bois tout pleins de feuilles mortes, nos pas crissants les font tressaillir ; froissées, elles murmurent, craquent, gémissent ou pleurent, ou bien, avant de mourir, nous redisent le bruit soyeux, la fuite des lézards d'été dans la bruyère...

(PIERROT, 13 ans, et la classe)

Et tu sauras alors, petit Gonzalès, que cette belle poésie-là s'appelle... de la prose.

CÉCILE CAUQUIL

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