Ecole des Costes‑Gozon ‑ Aveyron

LA TOMATE ET LE COUTEAU

« ... Et maintenant, dit-il, ce n'est pas tout. Que dois-je faire ? ».

C'était un de ces pique-nique provençaux sous les pins, qui suivent le bain et autorisent toutes les fringales.

Mais lui, le grand garçon de 17 ans qui venait de passer son bac, il n'avait pensé ni au sandwich, ni à la boîte de sardines, ni au fruit... On lui avait donné qui l'oeuf dur, qui la tomate, qui le couteau.. et il les regardait, les bras ballants :

- Et maintenant, que dois-je faire ?

Sans doute, les dissertations de Montaigne, les cogitations de Gide ou de Montherlant ne lui étaient-elles d'aucun secours.

- , va, petit, c'est comme ça ! dit la voisine, qui n'avait que son bachot de ménagère de la Belle-de-Mai, en prenant le couteau. J'ai mes mains, moi, et je m'en sers !

... Les mains !

Et je regarde ma classe-mixte, où les petites mains barbouillées d'argile, modèlent, caressent, lissent LE coq, ou LE cheval de leur rêve, ou LA mère à l'enfant...

Ils ont des mains, c'est sûr, et qui vont chercher au tréfonds des âges les vieux secrets de décoration sans les connaître, sans les avoir appris par une sorte de chaîne magique qui les relie aux faiseurs de poteries de St-Jean-de-Garguier, aux graveurs de galets des antipodes...

Ils ont des mains.

Je revois la longue théorie des enfants (n'est-ce pas près de 700 déjà ?) qui ont ainsi préparé la Fête des Mères, tirant l'aiguille, peignant, modelant, émaillant, et jamais aucun objet n'est sorti de leur main qui ne soit l'expression de leur moi profond.

Louisette, et sa danseuse noire qui jonglait avec les lumières, Jeanne-Paule, et ses vergers fleuris, pavés comme les rues de son quartier, et même notre Didier, pauvre petite Symphonie inachevée, tant il était loin encore de notre Cours Préparatoire bruissant, piaffant et agissant, et qui, en claudicant, appelait à 30 mètres, Maman, maman, je t'ai fait un « poussin »... tendant à bout de bras le beau coussin noir, brodé de feutrines multicolores. Je n'ai jamais vu plus de lumières que dans les larmes aux yeux de sa maman.

Oui, ils avaient aussi des coeurs au bout des petits doigts... et je me dis que peut-être, il leur en restera quelque chose, quand ils seront ouvriers ou chefs, ménagères ou professeurs.

   

Que leur maison reflétera peut-être ce don de soi que l'on peut mettre dans un bouquet ou le choix d'une assiette - pour qu'un peu de beauté vous accueille dès l'entrée.

Que si le métier les éloigne de l'activité des mains, ils conserveront un peu de respect, qui manque tant aujourd'hui, de qui oeuvre avec ses doigts.

Je ne sais rien de plus révoltant et de plus navrant que l'attitude de certains grands patrons, qui passent au milieu de leurs chauffeurs, leurs électriciens, leurs soudeurs, l'oeil indifférent, méprisant, comme s'ils n'étaient pas de la même chair.

... En oubliant que le France est beau aussi de ses milliers de rivets bien ajustés et le barrage de Donzère, de toutes ces mains qui l'ont monté pierre à pierre, et le port de Marseille, et les vergers de Provence, et les nuits illuminées de Chamonix ne portent-elles pas témoignage des mains qui ont oeuvré à leur activité, à leur fécondité, à leur féerie ?

Non, je ne prends pas la défense du bricolage, qui tend à faire croire, comme tant d'hebdomadaires féminins, que le fin du fin est de transformer une caisse à oeufs en armoire Louis XV.

Mais je voudrais que se généralise ce que l'éducateur d'Ecole Moderne trouve naturel - et indispensable - le tâtonnement personnel de l'enfant en prise avec la matière : peinture, terre, tissu... et cela d'un bout à l'autre de notre enseignement, depuis la Maternelle, afin de ne plus voir ces navrants objets étudiés pour et qui comportent une part de fausseté, qui est du vrai mépris pour la richesse, la noblesse du Petit d'Homme qui nous est confié, au même titre que les belles et coûteuses boîtes de menuisier que l'on offre à Noël, et dont le rabot n'a pas de contre-fer, et l'égoïne pas de voie : Oh ! pour un enfant, qu'est-ce que ça fait ?...

Vous trichez ? Vous méprisez ? Ainsi fera l'adulte de demain...

Et me revient en mémoire - qui date d'avant-hier - ce petit incident : des grands d'une autre classe me disent : C'est avec un moule que vous faites ça ? en montrant (de loin) nos objets de céramique. Moi, la main sur le coeur : Oh ! Chez nous ! Certainement pas ! La vérité, mes enfants !

- Non, alors, eh bien, non ! dit la classe.

- Mais pourtant, dit le grand, ce qu'il a, Lucien, dans son cartable (Lucien, 11 ans, qui n'est pas de notre classe).

Et Lucien exhibe un petit carré de plâtre, avec un chien jaune sur fond bleu très bien fait, sans bavure, brillant à souhait.

- Ah ! ça, oui ! c'est du moule, dit Serge, 8 ans (de notre classe), mais tu peux t'en acheter des mille et des mille au bazar.

Nous, sur les nôtres, il y a la trace de la main...

Paulette Quarante

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